Il était une fois dans la salle d'affinement d'une charcuterie industrielle, un vilain petit saucisson, dernier-né d'une lignée de saucissons pur porc qui attendait leur temps de vieillissement réglementaire. Il était vilain car il avait était baclé lors de sa fabrication par Alfonso, l'apprenti charcutier. [...]
Mal garni, mal emmailloté, le vilain petit saucisson était tout tordu, racorni, brunâtre, et dégageait une forte odeur d'ammoniaque. il était la risée de ces compagnons saucissons qui se moquaient de ses formes ingrates et de ses émanations fétides. Et parfois, il tournait sa ficelle mal nouée vers le ciel et pleurait des larmes de graisses en prenant la providence à temoin. ["je serai jeté à la poubelle", se lamentait-il] [...]
Et ses compagnons riaient de plus belle, jusqu'au jour où, à la fin de l'affinage, le chef charcutier vient chercher la production pour l'apporter à l'emballage. Lorsque ses yeux tombèrent sur le vilain petit saucisson, il s'écria :
"Qu'est-ce que c'est que cette horreur? Ce saucisson puant et mal foutu? Quel est le branleur qui m'a fait ça?
-Ma qué c'est moi, lui dit Alfonso. [...] Yé voulais vous faire oun sourprise, patron. Les autres sount des chouchichonnes qué cé lé voulgaire tout venant promo indoustriel. Ma qué célui-là c'est oun chorizo authenticos tradiçiones de moun pays extra premier choix, qué quand il vieillit, ché el meyor des chouchichonnes."
Le vilain petit saucisson pleurait de bonheur et ses congénères se convulsaient de jalousie car il n'était pas vilain du tout. Sa couleur, sa forme, son odeur en faisait un chorizo de luxe, fleuron de la gastronomie ibérique ! Un choeur céleste éclata dans la charcuterie tandis que retentissaient les trompettes des anges.
"Ouais ben quand j'aurai besoin de goûter à tes ragougnasses d'espingo mal rasé, je te sonnerait dit le patron." [...]
Et le patron alla s'enfermer dans son bureau tout en balançant au passage le chorizo dans la poubelle.
extrait du "vilain petit saucisson" d'après Bruno Léandri.